Quand le marché présente l’addition
Par Nicolas DOMONT
Gérant Associé
Les taux d’intérêt agissent comme une forme de gravité sur les marchés financiers. Lorsqu’ils sont faibles, le capital circule facilement, les valorisations peuvent prendre de l’altitude et les investisseurs acceptent davantage de risque. Lorsqu’ils augmentent, la gravité se renforce : les conditions de financement se durcissent, les obligations redeviennent plus attractives et chaque investissement doit davantage justifier son rendement. Mais qu’est-ce qui fait varier cette gravité ?
La réponse se trouve aujourd’hui à la croisée de la géopolitique, de la croissance et de l’inflation. Les tensions au Moyen Orient ont maintenu le pétrole à des niveaux élevés, ravivant les pressions sur les prix. Dans le même temps, l’activité économique résiste tandis que les États doivent financer des déficits importants. Cette combinaison maintient les rendements obligataires sous pression.
Dans cette mécanique, l’énergie agit comme un torrent dont l’intensité varie au gré des tensions géopolitiques. Lorsque le prix du pétrole augmente, le courant se renforce et se diffuse dans l’économie : transports, coûts de production, services, puis anticipations d’inflation. Plus le torrent gagne en intensité, moins les banques centrales disposent de marge pour assouplir leur politique monétaire. Une croissance résistante associée à une inflation persistante les incite au contraire à maintenir des conditions monétaires restrictives.
Mais les banques centrales ne sont pas seules à déterminer le prix de l’argent. Elles fixent les taux directeurs, tandis que, sur les maturités longues, les investisseurs jouent un rôle déterminant. Le marché obligataire devient alors juge de paix. Lorsque la croissance rassure, les taux peuvent monter parce que l’économie est robuste. Lorsque l’inflation persiste, que les besoins de financement augmentent ou que la trajectoire budgétaire inquiète, les investisseurs exigent une rémunération plus élevée. Les gouvernements votent les budgets, mais les marchés finissent par en fixer le prix.
Cette distinction est essentielle. Une hausse des taux accompagnée d’une croissance solide peut être absorbée si les bénéfices des entreprises progressent suffisamment. Associée à une croissance faible, elle devient beaucoup plus difficile à supporter. Cela explique pourquoi les actions peuvent résister à la remontée des taux. Tant que celle-ci reflète en partie une économie robuste et des entreprises capables d’accroître leurs résultats, la pression des taux peut être compensée par la progression des bénéfices.
Le retour de taux élevés modifie néanmoins la hiérarchie des investissements. Pendant des années, la faible rémunération des obligations poussait les investisseurs à accepter davantage de risque pour obtenir du rendement. Aujourd’hui, les marchés obligataires offrent à nouveau une alternative crédible. Une action doit donc présenter un potentiel suffisamment attractif pour justifier le risque supplémentaire. Une entreprise endettée doit se financer à des conditions plus exigeantes, tandis qu’un projet d’investissement doit dégager une rentabilité supérieure à un coût du capital plus élevé.
Même l’or illustre cette nouvelle réalité. Malgré les tensions géopolitiques et les craintes inflationnistes, il peut être pénalisé lorsque les taux réels progressent. L’or ne verse aucun revenu. Plus les rendements proposés par d’autres actifs augmentent, plus son coût d’opportunité s’élève. Quand l’argent redevient cher, le rendement redevient précieux.
Pour l’investisseur, cette nouvelle donne n’impose pas de s’écarter des actions, mais d’être plus sélectif. Lorsque le rendement sans risque augmente, les actifs risqués doivent offrir des perspectives suffisamment attractives. La solidité du bilan, la génération de trésorerie, la rentabilité des investissements et la capacité à faire progresser durablement les résultats deviennent alors déterminantes.
Nous considérons que cet environnement redonne toute son importance à la sélection. Le marché obligataire nous rappelle une règle simple : le capital a toujours un prix. Lorsque ce prix augmente, États, entreprises et investisseurs doivent revoir leurs arbitrages. Il faut alors privilégier les sociétés capables de financer leur développement, de préserver leurs marges et de générer durablement une rentabilité supérieure à leur coût du capital. Lorsque les placements sans risque offrent à nouveau du rendement, chaque investissement doit davantage justifier le risque pris.
Rédigé le 1er octobre 2026
