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Le retour sur l’investissement

Par Nicolas DOMONT

Gérant Associé

Le marché actions entre dans un changement de régime, marqué par une opposition de plus en plus nette entre deux modèles économiques. D’un côté, des entreprises matures, structurées autour de la génération de cash et de la redistribution aux actionnaires. De l’autre, des acteurs engagés dans une logique de croissance industrielle et technologique, acceptant une rentabilité plus pincée à court terme pour construire leur performance future. Cette opposition peut se traduire par l’image du paquebot et de la vedette. Le paquebot avance à un rythme régulier, transporte des flux prévisibles et offre de la visibilité. La vedette est plus rapide, plus agile, plus coûteuse à exploiter, mais elle explore de nouvelles routes et prépare les trajectoires de demain. Les deux modèles peuvent coexister dans un portefeuille, mais ils ne répondent ni aux mêmes objectifs ni aux mêmes horizons d’investissement.

La question pour l’investisseur n’est donc plus seulement de s’attacher à la rentabilité immédiate, mais d’évaluer la capacité des entreprises à rester compétitives technologiquement dans un environnement en mutation rapide. Dans les secteurs clés, qu’il s’agisse de la technologie, des infrastructures numériques ou de l’industrie avancée, la compétitivité ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, à travers des investissements continus dans l’outil de production, l’innovation et l’exécution industrielle. À défaut, le risque n’est pas uniquement une pression sur les marges, mais une perte progressive de parts de marché.

Cette réalité impose, pour les dirigeants, un arbitrage fondamental entre investir et rendre le capital à l’actionnaire. Pendant de nombreuses années, le cycle boursier américain a été largement soutenu par une logique de restitution du capital, via les dividendes et surtout les rachats d’actions. Ce modèle a favorisé la croissance du bénéfice par action et apporté un soutien mécanique aux valorisations. Aujourd’hui, la hiérarchie des priorités évolue. Dans un contexte de ruptures technologiques majeures, l’investissement redevient un facteur central de positionnement stratégique. Pour autant, cet effort ne peut être aveugle. Le capex n’a de sens que s’il est discipliné, ciblé et capable de générer, à terme, un avantage compétitif durable et une rentabilité économique réelle.

Depuis plusieurs années, les grandes entreprises américaines réorientent progressivement l’usage de leurs flux de trésorerie. Après une longue période dominée par la restitution du capital, la priorité est désormais donnée à l’investissement productif. Les rachats d’actions, qui avaient atteint des niveaux historiquement élevés au début des années 2020, reculent au profit d’un effort soutenu de capex. Cette évolution traduit un changement profond de stratégie. Les flux ne sont plus principalement utilisés pour optimiser la structure financière ou soutenir mécaniquement le bénéfice par action, mais pour renforcer les capacités industrielles et technologiques. L’investissement se concentre sur des projets lourds et structurants, liés aux infrastructures numériques, aux capacités de calcul, aux semi-conducteurs, aux réseaux et plus largement à l’ensemble de la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle et du cloud. Il s’agit moins de préserver l’existant que de préparer les fondations de la croissance future.

Pour l’investisseur comme pour les dirigeants, le raisonnement s’en trouve clarifié. Lorsque les entreprises investissent davantage, elles disposent mécaniquement de moins de cash à court terme pour soutenir leurs cours par les rachats d’actions. En contrepartie, la performance future dépend de plus en plus de leur capacité à transformer ces investissements en croissance concrète et en positions compétitives durables. Le moteur de la performance se déplace ainsi progressivement du rendement immédiat vers la création de valeur dans le temps.

Dans ce contexte, le marché actions américain voit son moteur évoluer. Le cycle qui a longtemps privilégié la distribution du capital laisse place à une logique d’investissement industriel de grande ampleur, caractéristique des phases de rupture technologique. Cette transition redéfinit les équilibres, les trajectoires de performance et les critères d’analyse, sans remettre en cause la coexistence de modèles aux temporalités différentes. À mesure que le capex redevient central, la question clé n’est plus seulement celle du volume d’investissement, mais celle de sa qualité. La capacité des entreprises à générer, dans le temps, un retour sur le capital investi supérieur à son coût, autrement dit à améliorer leur ROCE, redevient un élément déterminant de la création de valeur. N’oublions pas qu’à terme, la rentabilité et la capacité à générer un retour pour l’actionnaire demeurent des composantes essentielles de toute trajectoire de performance durable.

 

 Benjamin PHILIPPE fon opti x600Nicolas Domont

Gérant Associé

 

Rédigé le 10 février 2026