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S’exprimant dimanche 22 juillet 2018 devant un parterre de diplomates iraniens, le président Rohani a tendu une demi-branche d’olivier aux États-Unis. « L’Amérique devrait comprendre que sa paix avec l’Iran serait la mère de toutes les paix mais que lui faire la guerre serait la mère de toutes les guerres ! »

Le Figaro.fr - 24 juillet 2018 - Par Renaud Girard Renaud Girard

S’exprimant dimanche 22 juillet 2018 devant un parterre de diplomates iraniens, le président Rohani a tendu une demi-branche d’olivier aux États-Unis. « L’Amérique devrait comprendre que sa paix avec l’Iran serait la mère de toutes les paix mais que lui faire la guerre serait la mère de toutes les guerres ! », a dit ce président réformateur, élu en 2013 et réélu en 2017 par la population iranienne, sur un programme d’ouverture à l’Occident. Rejetant cet appel du pied diplomatique de Téhéran, le président Trump a réagi le 23 juillet par un tweet d’une extrême intransigeance : « Au président Rohani : ne vous avisez plus jamais de proférer des menaces contre les États-Unis ; sauf à vous exposer à des conséquences que très peu de peuples ont subies jusqu’à présent dans l’Histoire ! »

Tout se passe comme si les États-Unis avaient bel et bien renoncé à trouver un arrangement diplomatique avec le régime des mollahs, parvenus au pouvoir en 1979 à Téhéran, après avoir renversé un shah qui était jusque-là l’allié le plus fiable de l’Amérique au Moyen-Orient. Logiquement, l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 (où l’Iran renonçait à poursuivre son enrichissement d’uranium en échange d’un abandon des sanctions commerciales internationales), signé entre les mollahs et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne, devait conduire à terme à un rétablissement des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran. L’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne avait publié plusieurs rapports soulignant que l’Iran remplissait entièrement ses obligations de dénucléarisation. Mais, en mai 2018, en dépit d’un appel de ses alliés à la tempérance, Donald Trump a dénoncé unilatéralement la signature de l’Amérique, jugeant trop laxiste l’accord qui avait été négocié et signé par John Kerry, le secrétaire d’État du président Obama. Pire, en proférant des menaces de représailles contre toutes les entreprises occidentales qui continueraient à commercer avec l’Iran et à lui acheter son pétrole, le président américain actuel a institué une sorte de blocus de la République islamique. Le 22 juillet, dans un discours adressé à la nombreuse diaspora iranienne installée en Californie, le secrétaire d’État Mike Pompeo a qualifié de « mafia » les autorités au pouvoir en Iran. Il a aussi annoncé la constitution d’un média audiovisuel en persan, financé par le gouvernement américain. Le chef de la diplomatie américaine reprend ainsi des instruments qui avaient cours lors de la guerre froide contre l’URSS, comme Radio Free Europe. Est-ce à dire que les États-Unis ont secrètement décidé d’un « régime change » en Iran, en dépit de proclamations antérieures du président Trump critiquant le droit-de-l’hommisme botté de ses prédécesseurs ? Est-ce plutôt un coup de bluff devant aboutir à une négociation, sur le modèle de sa tumultueuse relation avec la Corée du Nord ?

Comparaison n’est pas raison. Car l’Iran est dans une situation beaucoup plus précaire que celle de la Corée du Nord. Elle a réussi à réactiver son alliance stratégique avec la Chine, envers laquelle les États-Unis ont entamé une guerre commerciale de vaste ampleur. Il est désormais improbable que la Corée du Nord s’engage dans une dénucléarisation sans condition, et fort probable que Pékin et Moscou ne feront plus de zèle dans l’application des sanctions commerciales onusiennes contre Pyongyang.

L’Iran se trouve dans un double état de faiblesse, qui n’a pas échappé aux stratèges de l’Administration Trump. Intérieurement, la jeunesse iranienne, fort instruite des mœurs occidentales grâce à Internet, ne supporte plus le carcan de la dictature religieuse. Extérieurement, le régime des mollahs vient d’être lâché par la Russie, au profit d’Israël. Depuis 2012, Moscou et Téhéran ont entretenu une alliance de circonstance pour sauver de la déroute le régime baasiste de Damas, vieil allié de l’un comme de l’autre. Mais, entre la Russie et Israël, il existe une alliance de cœur et de sang. Le 9 mai 2018, assistant au défilé de la victoire sur la place Rouge, Benyamin Nétanyahou arborait un ruban de Saint-Georges au revers de son veston. Ce mardi 24 juillet, le ministre des Affaires étrangères et le chef d’état-major russes sont en visite en Israël, pour discuter du dossier syrien avec leurs homologues juifs.

Au Moyen-Orient, les vues russes et israéliennes convergent. En mai 2018, l’aviation israélienne a détruit de très nombreuses implantations militaires iraniennes en Syrie. Les Russes n’ont pas bronché, ayant auparavant renoncé à livrer à l’Iran les missiles antiaériens S-400 qu’ils leur avaient pourtant promis. Moscou souhaite le rétablissement du statu quo ante en Syrie : un pays qui soit son allié, tout en renonçant à s’en prendre militairement à Israël - politique suivi par Hafez el-Assad dès 1982. La Russie, qui souhaite conserver de bonnes relations avec la communauté sunnite à travers la planète, n’a aucun intérêt aujourd’hui à favoriser la constitution d’un axe chiite allant de Téhéran jusqu’à la Méditerranée. Visant le Hezbollah libanais et les conseillers de la force spéciale iranienne al-Qods, le président Poutine a appelé « toutes les forces étrangères » à quitter le territoire syrien.

Le président iranien a menacé de répondre à l’agression commerciale américaine par la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel passent 30 % des exportations mondiales de pétrole. Fermer un détroit international est un acte de guerre tout court. Rohani a commis là une double erreur stratégique : il a affaibli l’autorité de son pays car chacun sait que sa marine n’est pas de taille face à l’US Navy ; il a donné un prétexte en or à Trump pour nourrir son escalade.

Trump ne forge sa politique extérieure qu’en fonction des gains qu’il peut en retirer pour son image intérieure. Il dit ne pas vouloir la guerre avec l’Iran. Mais il sait aussi qu’un petit Trafalgar infligé aux mollahs renforcerait considérablement sa main avant les élections américaines législatives de mi-mandat. Il n’a pas oublié comment l’expédition navale aux Malouines de 1982 contre la dictature argentine avait renforcé, en Grande-Bretagne, l’autorité intérieure de Margaret Thatcher…

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