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Pour la première fois de son mandat, Donald Trump a prononcé le discours sur l’état de l’Union, un exercice solennel qui lui permet de défendre sa politique menée depuis près d’un an tout en rappelant ses priorités pour les prochaines années.

Institut Montaigne - Blog 31 janvier 2018

Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’Institut Montaigne, revient sur les points importants de ce discours et ce qu’ils révèlent de la présidence de Donald Trump, un an après.

 

Donald Trump a adopté, lors de son discours sur l’état de l’Union, une attitude conciliante qui correspond à celle également adoptée lors du Forum économique de Davos. Comment l’expliquer ?

Partons du constat suivant : il y a trois Donald Trump, aux attitudes parfois contradictoires :

Il y a un Donald Trump qui, par son comportement et ses décisions imprévisibles se veut spectaculaire. Cette attitude se retrouve typiquement dans l’envoi compulsif de tweets jusqu’au bout de la nuit.
Il y a le leader populiste qui parle à une minorité soudée, composant une base électorale, en usant d’un langage volontairement provocateur.
Enfin, il y a le républicain qui s’exprime de manière responsable car cherchant à rallier non seulement ses partisans mais le parti dans son ensemble.

Hier, à l’occasion de l’exercice traditionnel et codifié que représente le discours sur l’état de l’Union - mais également vendredi dernier à Davos - on a assisté à un curieux mélange entre la deuxième et la troisième de ces attitudes. Le président s’est ainsi directement adressé à son clan par l’appel à une fibre nationaliste, religieuse, familiale et républicaine. Son objectif consistait dès lors à se relégitimer et prouver aux Américains que son action politique, malgré son imprévisibilité, conduit à des résultats positifs.

Il faut dire que Donald Trump a eu beaucoup de chance et qu’il sait mettre cette chance à son profit. L’économie américaine est certes repartie, avec une croissance estimée à 2,3 % du Produit Intérieur Brut (PIB) en 2017 contre 1,5 % en 2016 mais il serait hasardeux d’attribuer cette croissance à la seule politique menée depuis son élection à la tête du pays. La reprise américaine s’inscrit bien dans un mouvement mondial de reprise économique. De même, si Daech perd du terrain en Syrie, il est difficile d’y reconnaître la seule conséquence des frappes aériennes américaines.

Quelles sont, selon vous, les principales annonces à retenir du discours de Trump ?

Tout d’abord, l’accent a été mis sur l’indispensable investissement à consacrer aux infrastructures du pays. Si l’on peut reconnaître une erreur dans la politique menée par Barack Obama, c’est bien l’abandon du projet initial de modernisation des infrastructures devenues obsolètes.

Malgré la pertinence d’une telle annonce, on retrouve ici l’un des travers traditionnels des républicains. Si ces derniers souhaitent diminuer les recettes fiscales pour rendre de l’argent au contribuable américain, ils le feraient en parallèle d’une augmentation des dépenses publiques. Malgré l’annonce d’un effort public-privé par Donald Trump, il est fort à parier que le déficit américain s’aggravera dans les prochaines années pour soutenir un tel effort.

Au-delà des infrastructures, le président a défini comme prioritaire la hausse des dépenses militaires, nécessaire selon lui pour moderniser les forces américaines, notamment nucléaires. Il a également promis de combattre les prix des médicament, jugés exorbitants alors même qu’il n’a ni mentionné la réforme de la santé, ni la manière de répondre à la crise des opiacés.

Malgré les annonces du président, son discours reste clivant et parfois contradictoire, notamment sur l’immigration, où il cherche à trouver des compromis. Il doit ainsi appliquer son programme pour satisfaire sa base électorale (la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique) mais envisager des compromis avec l’opposition (avec le possible accès à la citoyenneté pour 1,8 million de sans-papiers) pour que celle-ci envisage de débloquer les fonds nécessaires. On retrouve d’ailleurs des sonorités communes avec des populismes d’Europe centrale et orientale ou la position australienne, défendant une immigration choisie et la plus faible possible.

Finalement, qu’a démontré Donald Trump lors de ce discours ?

Donald Trump a prouvé sa capacité à rallier le parti Républicain et cherche à éviter un affaiblissement de sa position lors des élections de mi-mandat à venir en novembre. Secrètement, en adoptant une position mesurée ainsi qu’un discours républicain à cette occasion, il se laisse des chances pour 2020. Néanmoins, après avoir tenu des propos mesurés à Davos et devant le Congrès, on peut s’attendre à ce que le président retombe dans ses travers.

Si Donald Trump est imprévisible, cela ne l’empêche pas d’avoir un agenda. Il l’a prouvé en confirmant son refus de vouloir fermer la base de Guantanamo, en réaffirmant le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem, et en menaçant indirectement les pays recevant de l’aide américaine mais qui ne soutiendraient pas de similaires positions au Conseil de sécurité des Nations-Unies.

Si Donald Trump mentionne les pays qu’il considère comme rivaux (Chine, Russie) et ceux qu’il voit comme des menaces directes (Corée du Nord et Iran), il ne parle à aucun moment de l’Europe et ne semble pas plus préoccupé par ses alliés dans un discours qui se détourne du multilatéralisme.

Finalement, ce discours n’élimine en rien les ambiguïtés qui sont celles d’un leader populiste maître dans l’utilisation des émotions. En adoptant une attitude provocatrice sur l’immigration tout en laissant la porte ouverte au compromis, en se posant en père de la nation tout en appelant au libre-arbitre, Donald Trump manie les nombreuses ambiguïtés à son avantage. Ce premier discours sur l’état de l’Union peut rejoindre en cela le constat posé par Jean Anouilh, “La propagande est une chose sommaire [...]. L'essentiel est de dire quelque chose de très gros et de le répéter souvent, c'est comme cela qu'on fait une vérité.”