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Derrière la farce qu’a constitué, les 8 et 9 juin 2018, le sommet au Canada du G7 (club des principaux États industrialisés du camp occidental), se profile une tragédie, moins médiatisée, mais beaucoup plus lourde de conséquences réelles.

Girard Renaud a34c7Le Figaro - 12 juin 2018 - Par Renaud Girard

Face à l’extraordinaire montée en puissance industrielle, commerciale et militaire chinoise, les Occidentaux se révèlent incapables de former une coalition. Dans l’histoire contemporaine des relations internationales, les coalitions ont toujours servi à contenir les prétentions hégémoniques d’un État qui devient aveuglé par la croissance exponentielle de sa puissance. Les Européens se sont par exemple coalisés contre une France napoléonienne qui prétendait imposer sa loi partout, de Madrid à Moscou.

 

Le fait marquant de la rencontre de la Malbaie (Québec) n’est ni l’inaptitude de Donald Trump à toute diplomatie multilatérale (on le savait déjà), ni le coup de communication peu courtois du jeune premier ministre canadien (qui critique publiquement les États-Unis après le départ de leur président), ni la colère froide de la chancelière d’Allemagne (dont le formidable excédent commercial risque d’être un peu raboté par les nouveaux droits de douane américains).

Le fait marquant de ce G7, c’est l’incapacité des dirigeants du camp occidental à raisonner stratégiquement. On se dispute sur des tonnes d’acier et des camions de lait, mais on se montre incapable de prendre à bras-le-corps les grandes urgences géopolitiques du moment (l’hostilité persistante Ukraine-Russie, l’irrédentisme kurde au Moyen-Orient, l’expansionnisme naval chinois en mer de Chine méridionale, le retour de la Perse dans l’arène des nations civilisées, l’impasse israélo-palestinienne, l’explosion démographique de l’Afrique noire, la police des Océans, etc.). Embourbés dans leurs petites querelles économiques, Européens et Américains du Nord semblent incapables d’élever leur réflexion aux grands sujets de guerre et de paix : qui compte encore sur eux pour diminuer la fréquence des conflits ethnico-religieux à travers la planète ? Tout se passe comme si ces Occidentaux, enfants de la société de consommation, étaient devenus trop riches, trop vieux, trop peureux pour regarder en face les questions vraiment importantes, qui sont toujours religieuses, sociales, culturelles et idéologiques.

Cette zizanie occidentale doit faire sourire Xi Jinping, qui s’est doté, sans le moindre murmure autour de lui, d’un statut de nouvel empereur de Chine. Lors du XIXe congrès du Parti communiste (octobre 2017), il a promis aux Chinois que leur pays allait devenir la première puissance du monde, vengeant ainsi l’humiliation subie, tout au long du XIXe siècle, face aux puissances étrangères. Il est vrai que, pour nourrir sa progression, la Chine dispose d’un solide socle idéologico-culturelle (révérence religieuse envers l’État ; prééminence de l’ethnie Han sur toutes les autres ; nationalisme exacerbé ; philosophie confucéenne, privilégiant le bien de la communauté par rapport aux droits individuels de la personne). Depuis que la Chine a renoncé à sa fantaisie maoïste, elle sait très exactement où sont ses intérêts et comment les atteindre. Le sommet de Singapour de ce mardi entre Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un sert en premier lieu les intérêts de la Chine, qui a toujours préconisé un dialogue direct entre États-Unis et Corée du Nord. Car si cette dernière est autorisée à réintégrer les circuits commerciaux mondiaux, ce sont les commerçants chinois qui en profiteront en premier.

Alerté par un article publié le 15 août 2017 dans le New York Times par Dennis Blair et Keith Alexander, deux ex-éminences du renseignement américain, Donald Trump a eu le mérite d’avoir été le premier président américain à fustiger haut et fort le vol de technologie occidentale auquel se livre la Chine depuis un quart de siècle. Ce pillage coûterait entre 200 et 600 milliards de dollars par an aux États-Unis. Le gouvernement américain a porté plainte auprès de l’OMC en mars 2018, aussitôt suivi par l’Union européenne, qui a été autant lésée par les Chinois. Mais le problème de Donald Trump est qu’il est incapable de suivre un dossier technique jusqu’à son règlement final. La concurrence déloyale de la Chine aurait dû être le grand sujet de ce G7 ; hélas, elle ne l’a pas été !

Avec un évident bon sens, États-Unis et Italie voulaient réintégrer la Russie dans ce club. Obsédés par la crise ukrainienne, les autres Européens n’ont pas voulu. Trump n’a pas insisté. Quel intérêt ont donc les Occidentaux à jeter les Russes dans les bras de la Chine, qui les recevait ce 9 juin dans le cadre du sommet de l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghaï) ? C’est un mystère inexplicable. La division publique des Occidentaux a dû réjouir Poutine. Mais c’est à la Chine qu’à long terme elle profitera le plus.

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