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La BCE doit faire avec une dépréciation étonnante du billet vert, accélérée par les propos à Davos du secrétaire au Trésor américain sur le dollar faible.

Le Point.fr - 30 janvier 2018 - Par Marc Vignaud (Image Philippe Huguen /AFP)

« Le dollar, c'est notre monnaie, c'est votre problème. » La formule célèbre de l'ancien secrétaire au Trésor américain John Connally, en 1971, semble plus que jamais d'actualité. Mercredi dernier, son lointain successeur Steven Mnuchin a lâché au sommet de Davos, en Suisse, qu'un dollar faible était bon pour les États-Unis.

Une petite phrase jugée très peu diplomatique, les dirigeants du G20 s'étant engagés à éviter tout interventionnisme verbal sur leur monnaie pour éviter une guerre des devises. Donald Trump a d'ailleurs désavoué son ministre, jeudi, en précisant que le billet vert allait s'apprécier et qu'il était favorable à cette tendance.

Volonté d'influencer le taux de change ou pas, la faiblesse de la monnaie américaine commence à devenir un sujet de préoccupation pour les Européens. De 1,07 dollar au début de l'année 2017, l'euro est passé aux alentours de 1,24 dollar ces derniers jours, un mouvement qui s'est accéléré en fin d'année. Une appréciation également observée face à d'autres devises et défavorable aux entreprises exportatrices européennes et à celles qui réalisent une grande part de leurs profits en devises à l'étranger et qui doivent ensuite les convertir en euros.

La théorie peine à expliquer l'évolution du dollar

Les causes de la faiblesse du billet vert sont loin d'être claires. « Les théories classiques sur la détermination des taux de change suggèrent que le dollar devrait s'apprécier », explique Joachim Fels, analyste stratégique chez Pimco, un des plus grands fonds obligataires mondiaux. La banque centrale américaine, la Fed, est engagée dans un cycle de resserrement de sa politique monétaire. Contrairement à la BCE et à la Banque centrale japonaise, elle a déjà commencé à remonter ses taux d'intérêt et à réduire la taille de son bilan, ce qui devrait inciter les investisseurs à placer aux États-Unis pour bénéficier de rendements en dollars plus importants. D'autant qu'avec sa réforme fiscale Donald Trump est engagé dans une politique budgétaire expansionniste, ce qui devrait stimuler la croissance économique et inciter les autorités monétaires à remonter encore plus vite les taux d'intérêt.

Une autre théorie économique lie le niveau d'une devise au rythme de croissance d'une économie d'autant plus si cette croissance apparaît comme une surprise. À cette aune, là encore, l'euro aurait dû s'apprécier face au dollar avec un rebond spectaculaire de la croissance économique en 2017. Mais les investisseurs ignorent copieusement les enseignements de la théorie économique. À court terme, les marchés des changes sont influencés par de multiples facteurs, si bien que les économistes sont bien en peine de prédire avec fiabilité les variations de change d'une monnaie.

2,3 % de croissance en 2017 en zone euro

Une chose est sûre, l'appréciation de l'euro complique la tâche de la Banque centrale européenne (BCE) et sa stratégie de sortie de sa politique monétaire exceptionnelle, car elle pourrait menacer la vigueur de l'économie européenne en renchérissant les exportations. Son président, Mario Draghi, s'en est pris jeudi aux propos du secrétaire américain au Trésor, mais n'a pas vraiment refroidi la valorisation de la monnaie unique. Il faut dire qu'une partie de l'appréciation récente de l'euro – y compris face à d'autres monnaies, mais dans une moindre mesure – n'est pas anormale, alors que la croissance européenne accélère et pourrait atteindre 2,3 % en 2017, ce qui attire les investisseurs. D'autant que la zone euro est en excédent commercial de plus de 200 milliards d'euros, ce qui veut dire qu'elle vend plus de biens qu'elle n'en achète en euros et réduit donc le nombre d'euros en circulation.

Le taux de change n'est pas non plus un objectif direct de la Banque centrale européenne, même si elle le surveille évidemment comme le lait sur le feu puisque le niveau de l'euro influence l'inflation qu'elle cherche à faire remonter vers 2 % depuis des mois. De ce point de vue, un euro trop élevé a l'inconvénient de réduire l'inflation importée, en particulier celle liée à l'augmentation des prix du pétrole et des autres matières premières. Mais la BCE doit aussi tenir compte du renforcement de la croissance économique observé en 2017 pour fixer sa politique monétaire, ce qui réduit sa marge de manœuvre. « La BCE reste assez sereine, relativise Thibault Mercier, économiste chez BNP Paribas. En termes effectifs (contre plusieurs monnaies pondérées par le poids des pays dans les échanges commerciaux de la zone euro), la hausse de l'euro est beaucoup plus contenue. Cela suggère que c'est beaucoup plus une faiblesse du dollar qui est à l'œuvre qu'un renforcement de la monnaie unique. »

La dépréciation du dollar pourrait bien être freinée par la banque centrale américaine, qui pourrait y voir un feu vert pour continuer à remonter ses taux d'intérêt. Une politique qui pourrait normaliser la situation sur le marché des changes. À moins que la Fed n'y voie le signe d'une faiblesse de l'économie américaine qu'anticiperaient les investisseurs. La croissance pour le dernier trimestre de 2017 s'est déjà avérée décevante. L'année dernière, l'activité américaine a progressé de 2,3 %. C'est bien mieux qu'en 2016, mais pas plus que dans la zone euro.

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