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Entretien

Sans tabous. Emmanuel Roman est le patron de l’américain Pimco, l’une des plus puissantes institutions financières du monde. Entretien.

Le Point - 22 février 2018 - Par Clément Lacombe

Son nom ne vous dit sans doute rien. Et pourtant, Emmanuel Roman est l’un des Français les plus puissants du monde. De ses bureaux de Newport Beach, en Californie, il règne sur une des institutions financières les plus célèbres des Etats-Unis. Une des plus influentes aussi.

Un mammouth du nom de Pimco, qui gère quelque 1 800 milliards de dollars – quasiment le montant de la dette publique française ! – confiés par une kyrielle de fonds de pension, fonds souverains, entreprises ou banques centrales pour les faire fructifier. Parti en 1983 de France pour étudier l’économie à l’université de Chicago, la « maison mère » du libéralisme, Emmanuel Roman a été banquier chez Goldman Sachs puis a dirigé à Londres Man GLG, un des plus gros hedge funds (fonds spéculatifs) de la planète. Avant de prendre la tête de Pimco à l’été 2016, où il a succédé au fondateur, Bill Gross, « l’oracle du marché obligataire », pour être capable de bousculer les marchés à chacune de ses (innombrables) sorties publiques. Emmanuel Roman, lui, est infiniment moins loquace, ses interviews, rarissimes, mais sa parole, tout aussi précieuse. Il a reçu Le Point à Londres mi-février, à la fin de la semaine la plus noire sur les marchés financiers depuis 2010. Autour d’un thé, on a scruté les convulsions de la planète finance. Sans occulter aucune des grandes questions qui se posent à l’économie mondiale ou à la France.

Le Point : Eu égard à l’état des marchés financiers, on s’attendait à vous voir soucieux ; en fait, vous avez l’air plutôt détendu...

Emmanuel Roman : La correction a été violente. Très violente. Sans qu’on comprenne d’ailleurs encore très bien ce qui s’est passé et se passe encore. D’un coup, le marché s’est mis à redouter le retour de l’inflation. Et s’est souvenu que le prix d’une action découle aussi du dividende espéré, du coût du capital et du taux d’inflation. C’est vrai que les actions américaines sont très, très chères, notamment dans le secteur technologique, où l’enthousiasme rappelle par moments 1999, juste avant le krach de la bulle Internet. Le marché a quand même été multiplié par quatre depuis février 2009 !

Beaucoup d’analystes mettent en garde contre des actions jugées surévaluées. La nouveauté, c’est que certains investisseurs s’inquiètent pour l’« économie réelle ». A raison ?

En 2018, les Etats-Unis devraient afficher un taux de croissance compris entre 2,6 % et 2,8 %, donc l’Amérique va bien – en n’oubliant pas certains défauts comme l’explosion des inégalités. Mais, là-bas, nous approchons de la fin d’un long cycle d’expansion qui dure depuis 2009 et aura dépassé tout ce à quoi l’on pouvait s’attendre, avec un taux de chômage aujourd’hui incroyablement bas de 4,1 %. L’activité économique aux Etats-Unis va donc forcément ralentir. L’Europe, elle, est un peu moins avancée dans son cycle économique ; le ralentissement devrait survenir plus tard.

Pas de catastrophisme ?

En 2018, la probabilité de récession est de 10 % à 15 %.

Ce qui n’est pas rien !

Parce que certains facteurs géopolitiques sont imprévisibles, par exemple la situation en Corée du Nord. Le seul grand risque politique que nous ayons identifié est l’élection italienne de mars, mais le pays ne devrait pas en sortir ingouvernable.

« L’une des grandes questions sera de savoir combien d’emplois vont disparaître dans les cinq ans. »

Si les marchés sont aussi nerveux, c’est aussi parce qu’ils voient arriver la fin de l’argent facile, la fin des politiques exceptionnelles des banques centrales pour soutenir l’économie après la crise financière.

Les livres d’histoire diront dans quelle mesure ces politiques, aux Etats-Unis comme en Europe, ont été un succès. De même que le système financier était totalement inadéquat avant 2008, les banquiers centraux ont évité que le monde ne tombe dans une récession catastrophique grâce à leur politique monétaire à taux zéro et au quantitative easing [quand les banques centrales « créent » de la monnaie pour acheter des dettes publiques ou privées, et poussent les investisseurs à acheter d’autres actifs financiers, NDLR]. Les marchés savent combien les banquiers centraux sont prudents et ne les prendront pas de court. Ce qui les inquiète, ce n’est pas tant la fin programmée de ces mesures, en clair la normalisation, que les signes annonçant un éventuel retour de l’inflation.

Si les prix se mettent à accélérer fortement, les banques centrales vont durcir plus vite leur politique. Une inflation qu’on croyait, depuis une décennie, disparue.

Depuis maintenant plusieurs années, l’un des débats économiques les plus intenses porte sur l’existence ou non de ce que l’on appelle « la courbe de Phillips », une courbe qui montre que plus le chômage baisse, plus l’inflation augmente, notamment parce que les salaires progressent. Or, ces derniers temps, on avait, particulièrement aux Etats-Unis, et une inflation nulle et un taux de chômage extrêmement faible. Etait-ce juste une parenthèse ? On ne sait pas. D’autant qu’on mesure mal encore l’effet de l’automatisation sur les prix et les salaires, que l’on suppose déflationniste. D’ailleurs, désormais, l’autre grande question sera de savoir combien d’emplois vont disparaître d’ici cinq ans dans le nouveau cycle économique qu’on pourrait appeler « automatisation-Uber-Amazon-intelligence artificielle ».

 

1 800 milliards de dollars

Ce sont les actifs gérés par Pimco. La société (2 200 salariés, 12 bureaux dans le monde) les place principalement sur le marché obligataire, à savoir la dette émise par des entreprises ou des collectivités publiques, où la société est le plus gros investisseur mondial.

De Goldman Sachs à Pimco

1963 Naissance à Paris.

1983 Entame des études d’économie à l’université de Chicago.

1987 Entre chez Goldman Sachs, où il finira associé-gérant de la banque d’affaires.

2013 Nommé directeur général de Man Group, le plus gros hedge fund (fonds spéculatif) d’Europe.

2016 Prend la tête de Pimco, géant américain de la gestion d’actifs et premier investisseur en obligations du monde.

Ça vous inquiète ?

Forcément, car ce sont d’abord des emplois assez peu payés et à faible qualification qui seront détruits. Regardez le supermarché ouvert par Amazon à Seattle, où le consommateur n’a même plus besoin de passer en caisse, et imaginez ce qui se passera à l’avenir… Qu’on pense aussi à Detroit, la capitale américaine de l’automobile, qui a vu son nombre d’habitants divisé par deux dès lors que les lignes de production ont commencé à être robotisées.

Vous êtes de ceux qui pensent qu’on en est seulement au début des destructions d’emplois ?

Je le pense, oui, même si je le dis avec une infinie précaution, car on se trompe presque toujours lorsqu’on tente de prédire l’avenir. Mais, oui, il y aura sûrement des changements dramatiques dans des secteurs auxquels personne ne pense. Un exemple : j’ai du mal à croire que 90 % des tâches réalisées par un radiologue, un métier nécessitant sept à huit ans d’études, ne pourront pas être remplacées par une intelligence artificielle qui saura bien mieux interpréter une tumeur ou un déchirement musculaire qu’un humain, notamment parce qu’elle pourra comparer la radio à des milliers d’autres.

Certains prédisent la fin du travail ; d’autres pensent qu’il y aura de nouveaux besoins et de nouveaux métiers.

Je me classe plutôt dans la seconde catégorie. Il y aura de nouveaux besoins – davantage de développeurs, de data analysts –, mais aussi de nouveaux métiers, dans les biotechnologies, l’aide à la personne… D’où l’impérieux besoin d’une politique de formation très structurée, tout au long de la vie, pour aider les gens qui occupaient un emploi détruit par l’automatisation à en trouver un nouveau. Même à 60 ans. Face à ce défi, l’Amérique a l’avantage d’avoir un marché du travail extrêmement flexible et une population mobile. L’Europe, elle, bien moins.

Pour beaucoup, la victoire de Trump vient en partie de la désindustrialisation de certaines régions américaines. Un an après, l’apocalypse redoutée par certains n’a finalement pas eu lieu.

En fait, je pense que le président américain n’a qu’un impact très limité sur le cycle économique, pas plus que la Banque centrale ou le Congrès. C’est juste du fine tuning [un réglage fin]. Par ailleurs, toute la rhétorique de Donald Trump sur le commerce et sa volonté protectionniste relève surtout d’un effet de manches. Oui, il y aura quelques mesures en ce sens, mais rien de suffisant pour changer fondamentalement l’économie américaine, qui continuera d’importer massivement. Il est extrêmement compliqué de revenir en arrière, de produire chez soi ce que l’on avait pris l’habitude d’acheter à l’étranger à très bon prix.

Vous avez pointé un peu plus haut l’explosion des inégalités.

C’est un véritable problème politique et potentiellement moral qui se manifeste dans la plupart des pays, sauf peut-être en Scandinavie. Attention aux postures simplistes. L’économiste Anthony Atkinson a montré qu’on ne pouvait pas réduire les inégalités à la seule opposition entre le capital et le travail, et qu’il fallait aussi tenir compte du sexe, de l’âge, des migrations… Sur le sujet des inégalités, les travaux de l’Américain Branko Milanovic sont très éclairants : avec sa courbe dite « de l’éléphant », il a montré que la mondialisation avait beaucoup profité aux classes moyennes chinoises et indiennes ; mais que, parallèlement, les classes moyennes des pays développés avaient vu leurs revenus stagner quand ceux des plus riches décuplaient. Donc, oui, les inégalités ont explosé à l’intérieur des pays, mais, parallèlement, 300 millions de personnes sont sorties de la pauvreté.

Vous pensez que le débat sur les inégalités masque trop souvent ces progrès ?

C’est fréquemment le cas. Quand on repense à ce qu’était la Chine il y a vingt ans, le niveau de développement d’aujourd’hui est absolument incroyable. Même chose au Mexique, au Brésil, demain en Inde. Attention, cela ne doit pas occulter le fait que 5 millions d’enfants meurent toujours de faim chaque année dans le monde. Bien souvent en Afrique, où le réchauffement climatique et la démographie posent d’énormes défis.

Vous allez à l’encontre du discours optimiste sur l’Afrique qui réussit.

Non, car on peut aussi parler des succès du Rwanda, du Ghana, du Kenya. Deux choses d’apparence contradictoires peuvent être vraies au même moment. A côté des pays qui vont bien, il y a aussi l’Erythrée, le Mozambique, le Sud-Soudan.

« Les Chinois sont conscients du défi environnemental. Ils vont régler cela parce qu’ils ont une vision à vingt ou trente ans. »

Et la Chine ? Vous avez pointé l’émergence d’une classe moyenne. Des économistes pensent que la prochaine grande crise viendra de là-bas, à cause – en vrac – des piles de créances douteuses dans les banques, de la bulle immobilière, d’entreprises zombies qui ne ferment pas parce que ce sont de gros employeurs...

Ce n’est pas notre point de vue. D’abord parce que ce pays sera stable politiquement au moins durant les dix prochaines années. Ensuite parce qu’il y a des ressources partout et absolument inégalées – des ressources humaines (notamment des jeunes), des universités, des technologies, des routes, des autoroutes, un taux d’épargne incroyable, des grands groupes comme Tencent, Alibaba, Huawei, un gigantesque marché du fait de la taille de la population…

En revanche, les Chinois ont sacrément entamé leurs ressources naturelles.

 

 Pimco, une histoire californienne

1971 Création de Pacific Investment Management Company (Pimco), à Newport Beach, dans le sud de la Californie. La société créée par Bill Gross commence avec 12 millions de dollars d’actifs sous gestion. Elle gérera plus de 2 000 milliards de dollars à son apogée, au début des années 2010.

2000 Pimco est racheté par l’assureur allemand Allianz, qui en fait sa filiale de gestion d’actifs.

2014 Bill Gross et l’autre patron de Pimco, l’Américano-Egyptien Mohamed el-Erian, se déchirent. Tous deux quittent l’entreprise, qui voit beaucoup d’investisseurs retirer leurs fonds.

2016 Arrivée d’Emmanuel Roman pour relancer la société.

   

Ils sont conscients du défi environnemental. Et les dirigeants chinois vont régler cela parce qu’ils ont une vision à vingt ou trente ans. Ils sont quand même le sens de l’Histoire. C’est une génération qui a vu la Chine sous Mao, qui se souvient d’où elle vient, de la pauvreté, de la famine.

C’est une économie de marché, la Chine ?

Oui, mais une fois qu’on est dedans. Regardez comment Google ou Facebook ont échoué à s’imposer là-bas. C’est la même chose dans la banque ou l’assurance, d’ailleurs.

Aux Etats-Unis, beaucoup pensaient, et pensent encore, que la zone euro n’avait aucun avenir.

La communauté financière américaine n’a pas compris le sens historique de l’Europe, que l’amitié franco-allemande dépassait l’économie de marché. Les critiques sur les dysfonctionnements de la zone euro restent souvent fondées, mais toutes les propositions avancées par Emmanuel Macron vont dans le bons sens, que ce soit l’existence d’un budget, d’un ministre des Finances ou d’un Trésor européens.

Vous, chez Pimco, vous achèteriez des bons du Trésor européen ?

Oui, bien sûr. Enfin, seulement après avoir étudié le prix ! Mais philosophiquement, nous n’aurions aucun problème à en acheter.

Et de quoi d’autre la zone euro a-t-elle besoin ?

D’un marché du travail plus flexible, d’un marché du travail plus flexible, d’un marché du travail plus flexible.

Quel regard portent désormais les milieux d’affaires sur la France ?

Il est extrêmement positif depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

Mais, quand même, la France n’a pas changé tant que cela en huit mois.

[Très long silence.] Le monde financier regarde dans un premier temps les grandes entreprises françaises, qui ont toujours été de très grande qualité. Puis, dans un deuxième temps, il scrute le chef de l’Etat, sa politique, sa dialectique, qui a clairement changé depuis François Hollande : parce que, qu’on le veuille ou non, le président représente le pays. Après restent toujours, c’est vrai, d’énormes défis.

Qui sont ?

Le manque de compétitivité, la complexité du marché de l’emploi, la taille du secteur public, le taux de chômage toujours très élevé de 8,9 %.

Des économistes estiment à 8 % le taux chômage structurel, la proportion de personnes qui resteraient sans emploi, même si la croissance était très élevée, notamment par manque de formation.

Moi, je n’ai jamais cru à la notion de chômage structurel, qui me semble être une invention des néokeynésiens pour justifier leurs échecs. Quand on connaît bien les Etats-Unis, pas seulement New York ou la Californie mais aussi l’Oklahoma, le Texas ou l’Idaho, on sait qu’il existe là-bas des endroits avec les mêmes problèmes structurels d’adaptation au monde du travail que la France, mais avec un taux de chômage beaucoup plus faible.

Vous avez critiqué le poids de la dépense publique en France. Si elle est plus élevée que dans la plupart des autres pays, c’est aussi parce que l’Etat fait plus.

J’ai du mal à croire que le secteur public puisse être aussi productif que le secteur privé. Il faut une économie de marché, une sanction par les consommateurs si jamais le service ou le produit n’est pas au niveau attendu. Et une logique de compétition, avec des récompenses pour les meilleurs et les plus novateurs. Le pays ne peut pas être construit uniquement sur une centralisation des décisions. Cela pouvait marcher sous Colbert au XVIIe siècle, mais c’est impossible aujourd’hui dans un marché mondial. Je le dis toujours : ma famille vient d’Alsace, elle était dans le textile et a cessé d’être compétitive dans ce secteur juste après la crise de 1929, sans pouvoir trop rien y faire. Maintenant, toutes ces choses sont produites au Bangladesh et au Vietnam, tant mieux pour les gens du Bangladesh et tant pis pour l’industrie textile alsacienne. Mais cela a permis aussi à l’Alsace de faire émerger quantité de nouvelles richesses

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