Europe

Après trois jours de négociations fiévreuses, le Conseil a choisi de nommer l’Allemande Ursula von der Leyen à la tête de la Commission et la Française Christine Lagarde à la Banque centrale.

Le Figaro-Premium - 3 juillet 2019 - Par Anne Rovan

Si l’objectif était de ressouder le couple franco-allemand après plusieursmois de tensions et d’incompréhension, c’est réussi. Car c’est une belle opération politique qu’ont mené de concert Emmanuel Macron et Angela Merkel au profit de cette Europe qui n’en finit pas de se fissurer. Bien sûr, l’opération l’aurait été davantage si la chancelière allemande n’avait été contrainte de s’abstenir pour ménager le SPD, son partenaire de coalition. Mais, cette fois, l’ensemble des États membres sont à bord et sont parvenus mardi à se mettre d’accord sur les nominations aux plus hautes responsabilités de l’Union européenne.

La ministre allemande de la Défense (CDU) Ursula von der Leyen est choisie à la présidence de la Commission européenne pour succéder à Jean-Claude Juncker. La Française Christine Lagarde, actuelle directrice générale du FMI, ex-ministre de Nicolas Sarkozy mais jamais membre de feu l’UMP, est proposée pour la présidence de la Banque centrale européenne, où elle prendra la suite de Mario Draghi. L’une et l’autre ont passé une étape. Il leur faudra encore obtenir le feu vert des eurodéputés à la mi-juillet pour la première, et celui des gouverneurs des banques centrales pour la seconde.

C’est un message de modernité qui est adressé aux citoyens européens

Le ticket von der Leyen-Lagarde, proposé lundi soir par Macron à la chancelière allemande, permet à la France et à l’Allemagne d’obtenir chacune un poste européen d’envergure. La droite européenne, arrivée en tête des élections, va conserver la présidence de la Commission qui, en vertu d’un accord adopté avant le scrutin, devait revenir au Spitzenkandidat du PPE Manfred Weber. Emmanuel Macron «tue» bel et bien la procédure du Spitzenkandidat et pose des jalons pour de futures listes transnationales. En permettant à deux femmes d’accéder pour la première fois à ces responsabilités européennes de premier plan, c’est un message de modernité qui est adressé aux citoyens européens. Le président français, qui avait fait de la parité une condition préalable à ces nominations, enregistre sur ce point une victoire nette et sans appel. «C’est quelque chose qui est très important pour lui», répétait-on côté français ces derniers jours. «C’est la première femme» à la tête de la Commission et «la première fois depuis 52 ans que l’Allemagne» occupe la présidence de la Commission, s’est réjoui la chancelière.

Le «paquet» de nominations, avalisé par les dirigeants européens, est complété par deux hommes. Charles Michel, le premier ministre belge, étiqueté libéral, est nommé à la présidence du Conseil européen pour succéder à Donald Tusk. Le social-démocrate Josep Borrell, actuel ministre espagnol des Affaires étrangères, prendra la suite de l’Italienne Federica Mogherini au poste de haut représentant. L’attelage «fort et expérimenté», selon Emmanuel Macron, souffre toutefois de quelques imperfections. «Tout le monde ne pourra pas avoir ce qu’il demande», avait prévenu lundi après-midi Angela Merkel, s’adressant aux leaders du PPE et de RE, qui n’en finissaient pas de faire monter les enchères.

Les autres nominations ou postes promis permettent d’arrondir les angles et d’arriver à de meilleurs équilibres politique et géographique. Les sociaux-démocrates pourraient ainsi prétendre à la présidence du Parlement européen avec le président, bulgare, du Parti socialiste européen (PSE), Sergueï Stanishev, pour la première partie du mandat, la seconde revenant à un PPE. Le choix de Stanishev permet de donner un poste à un pays de l’est de l’Europe. Les eurodéputés voteront ce mercredi matin.

Également pourvus, deux autres postes à la Commission, représentant des portefeuilles importants qu’il reste à définir, tentent de parer à d’éventuelles amertumes. Ils reviennent à deux anciens Spitzenkandidaten: l’ex-premier vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans et la commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager. Un troisième gros poste pourrait être attribué au Slovaque Maros Sefcovic. Cette dernière nomination permettrait d’envoyer un signal de plus à l’Est du continent. Mais, pour l’heure, ce n’est pas confirmé.

Mardi, l’objectif des Vingt-Huit était de sortir de l’impasse pour éviter de nourrir le procès d’une Europe incapable de choisir. Après le désastre de dimanche et lundi, ils étaient condamnés à réussir. Mais les choses n’ont pas été si simples que cela à faire aboutir.

Deuil du système des Spitzenkandidaten

En milieu d’après-midi, l’affaire semblait très bien engagée et un accord était à portée de main. «Dans une heure et demie Emmanuel Macron repart à Paris», confiait-on, assuré, du côté français. Mais l’ambiance s’était ensuite nettement refroidie. Les Vingt-Huit, installés dans la salle du Conseil, au 11e étage de l’immeuble Europa, ne ressortaient pas alors qu’il était répété sur tous les tons qu’une fois entrés dans la pièce, les choses iraient vite. Les centaines de journalistes installés dans la grande salle de presse, au rez-de-chaussée du Conseil, voyaient l’heure tourner dangereusement. En réalité, le nouveau plan, la belle opération politique proposée par Emmanuel Macron à Angela Merkel essuyait, comme le précédent, un tir croisé, mais cette fois des sociaux-démocrates allemands et espagnols. «Il y a un problème entre Merkel et le SPD», confiait ainsi une source européenne. «C’est vrai que ça bloque», disait un autre.

Il faut dire que la couleuvre qu’on leur a proposé d’avaler est à peine moins grosse que celle offerte deux jours plus tôt au PPE, c’est-à-dire à la droite européenne. Avec ce nouveau plan, le SPD, qui caressait l’espoir de voir un social-démocrate - en l’occurrence FransTimmermans - prendre la tête de la Commission, voyait ses espoirs s’envoler. Ils se retrouvaient en outre «rétrogradés» au poste de haut représentant avec l’Espagnol Josep Borrell. Les discussions ont été très serrées. Angela Merkel a appelé le patron du SPD Martin Schulz durant la réunion pour le convaincre d’accepter le schéma proposé. Au bout de trois quarts d’heure, elle a choisi de ne pas bloquer davantage les Vingt-Huit et de s’abstenir, comme le prévoient, en pareille situation, les usages politiques de la coalition allemande. À 19 h 04, le président du Conseil Donald Tusk annonçait sur Twitter les nominations d’Ursula von der Leyen, Christine Lagarde, Charles Michel et Josep Borrell. La nouvelle «équipe Europe» est maintenant sur les rails. Mais, il est fort probable que la manière dont se sont passées les choses laisse des traces dans la coalition allemande d’Angela Merkel, à la CDU-CSU et au PPE, tout comme au SPD. «Vis-à-vis de l’opinion publique, il sera très difficile pour eux de critiquer le fait qu’une Allemande soit nommée à la Commission», voulait croire mardi soir un diplomate. C’est à Strasbourg que va désormais se jouer la deuxième partie du match avec l’élection du président du Parlement européen ce mercredi, puis celle d’Ursula von der Leyen mi-juillet. C’est en fonction des résultats que l’on saura si les eurodéputés chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et écologistes, ont totalement fait le deuil du système des Spitzenkandidaten.

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