Industrie automobile

Leur fusion doit créer 3,7 milliards d’euros de synergies. En France comme en Italie, les syndicats sont vigilants.

Le Figaro - 1er novembre 2019 - Par Valérie Collet Segond

Vigilance. Le mot est sur toutes les lèvres en France comme en Italie alors que PSA et Fiat Chrysler promettent un mariage créateur de valeur sans fermeture d’usine. Les deux groupes automobiles ont officialisé jeudi leurs discussions destinées à ­donner naissance au quatrième constructeur mondial.

Ils ont pourtant promis de réa­liser 3,7 milliards d’euros de ­« synergies annuelles et progressives », et ce sans fermeture d’usines. Les deux groupes précisent que 80 % de ces synergies seraient réalisées à partir de la quatrième année.

Comment parvenir à dégager de telles économies sans toucher à l’outil industriel ? N’y aura-t-il pas des doublons, s’interrogent les salariés de PSA. L’État français, actionnaire de PSA et à la manœuvre pour faire aboutir le mariage, a joué la prudence jeudi. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a déclaré accueillir favorablement l’entrée en négociations des deux groupes, ajoutant qu’il « sera particulièrement vigilant sur la préservation de l’empreinte industrielle en France, la localisation des centres de décision et la confirmation de l’engagement du nouveau groupe sur la création d’une filière industrielle européenne de batteries électriques ».

Même écho à Rome : Giuseppe Conte, président du Conseil n’ayant pas encore entendu John Elkann, affirmait : « C’est une opération de marché mais le gouvernement ne peut y être indifférent. Nous tenons à ce que le niveau de production et de l’emploi en Italie soit assuré et qu’ainsi soit maintenue la continuité de l’entreprise. »

Chez PSA, la plupart des syndicats, exception faite de la CGT, ont manifesté leur confiance : « Je suis convaincu que l’engagement sera tenu mais pendant combien de temps », s’interroge Franck Don de la CFTC, notant qu’aucune précision n’a été donnée sur la durée de cette promesse.

À Sochaux, la plus grosse usine de PSA en France (7 500 salariés et 2 500 intérimaires), Patrick Michel, délégué FO et secrétaire du comité de groupe de PSA, estime que la fusion ouvre des opportunités : « C’est intéressant pour PSA d’avoir Fiat dans son giron parce que Fiat a besoin de moteurs pour respecter les nouvelles normes CO2 et il les a très peu aujourd’hui. Donc, cela va donner du travail à nos bureaux de conception et nos usines qui fabriquent des moteurs, notamment en France. Pourquoi pas, pouvoir fabriquer des véhicules Fiat en France. »

À l’opposé, la CGT met en doute la parole des actionnaires, des dirigeants et même de l’État. « Plusieurs sites PSA ont fermé récemment, argumente Jean-Pierre Mercier, délégué syndical central à la CGT. Hérimoncourt près de Montbéliard, Saint-Ouen… À chaque fois, des suppressions de postes ont lieu, des départs volontaires et des départs en retraite anticipée. Il faut être irresponsable pour défendre une telle opération. » À cette posture de principe, de nombreux anciens de PSA rappellent que leur employeur a failli mettre la clé sous la porte en 2013. Comme de nombreux constructeurs automobiles en Europe, PSA a effectivement réduit la voilure dans l’Hexagone. Aujourd’hui, le groupe qui totalise 45 usines dans le monde, dont 17 en France, y compte 50 000 salariés, moitié moins qu’en 2008.

Les sept usines italiennes tournent au ralenti

Chez Fiat, les syndicats italiens ont toujours pensé qu’il était nécessaire d’adosser FCA à un groupe de taille analogue pour en faire un groupe mondial. Ils estiment qu’il en va de la survie d’un groupe qui a sous-investi dans les nouvelles technologies comme dans les nouveaux modèles. « Je ne crois pas qu’à terme, le nouveau groupe pourra maintenir les sept usines actuelles du groupe Fiat en Italie, dit Giuseppe Berta, spécialiste de Fiat. Surtout si la tendance actuelle est à la voiture électrique qui requiert moins de composants, moins de fournisseurs et moins d’ouvriers que la voiture à combustion. »

FCA dispose de 102 usines à travers le monde. Mais en Italie, les sept usines du groupe tournent au ralenti. En 2018, il a produit la moitié de ses capacités. Fiat ne fabrique plus qu’un quart des voitures neuves immatriculées chaque année en Italie. « Toutes les usines italiennes ont actuellement, à des degrés divers, du chômage technique, et aucune ne tourne à plein régime », selon un expert du secteur.

Marco Bentivogli, du syndicat Cisl, espère que le positionnement de FCA sur le luxe (Maserati) et le haut de gamme (Alfa Romeo), segments sur lesquels PSA est très faible, protégera les usines italiennes. Dans un communiqué commun, la CGT et la Fiom CGIL ont affirmé qu’elles se battront pour maintenir l’emploi en France comme en Italie. « C’est une fusion extrêmement risquée pour les usines italiennes », alerte Francesca Re David, secrétaire générale de la Fiom CGIL.

Comment les futurs mariés ont trouvé un équilibre « à 50-50 »

Par Bertille Bayard

Les groupes PSA et Fiat Chrysler Automobiles (FCA) ne parlent évidemment pas de fusion d’égaux, une expression décrédibilisée et passée de mode. Va pour la « fusion à 50-50 ». Le projet de transaction rendu public jeudi matin, qui doit faire l’objet d’une approbation définitive sous quelques semaines, est le résultat d’un réglage fin. Les sujets critiques (le prix, le pouvoir et les hommes clefs) ont déjà été tranchés, ce qui est de bon augure pour la réalisation effective de l’opération.PSA FIAT 6aab1

Les termes financiers de la fusion sont ainsi figés. PSA et FCA se marieront au sein d’une nouvelle société, de droit néerlandais, dont leurs actionnaires respectifs détiendront chacun la moitié du capital. Mais avant de parvenir à cet équilibre parfait, deux opérations auront eu lieu. D’une part, FCA distribuera à ses actionnaires un dividende de 5,5 milliards d’euros ainsi que ses parts dans Comau. Tandis que PSA distribuera ses parts de l’équipementier Faurecia (d’une valeur actuelle de 2,75 milliards).

Les investisseurs de PSA ont modérément apprécié ces termes de l’échange. L’action du groupe français a cédé 12,8 % jeudi, tandis que celle de FCA a gagné 9,3 %. Les cours se sont ainsi ajustés sur les modalités envisagées. « Les fuites de la veille avaient créé trop d’attente du côté du cours de PSA », explique un proche du dossier. « Il y a clairement une prime payée par PSA pour boucler cette transaction, convient une autre source. Cette opération est stratégique pour le constructeur français. Elle lui permet de passer du statut d’acteur régional à celui de joueur mondial. Or, il n’y avait pas beaucoup d’options sur la table pour parvenir à ce résultat. » John Elkann s’est montré un négociateur habile.

L’atout Carlos Tavares

Le jeune chef de la famille Agnelli, qui sera le premier actionnaire du nouvel ensemble, sera le président du conseil d’administration, composé à parité de membres désignés par FCA et PSA, avec Carlos Tavares dans le rôle du onzième homme et de patron opérationnel, nommé pour cinq ans. Il est, à lui seul, la carte maîtresse du « deal ». Sa réputation acquise avec le redressement spectaculaire de PSA puis celui encore plus rapide d’Opel, accrédite la promesse de 3,7 milliards d’euros de synergies annuelles. Un Peugeot devrait être vice-président du conseil. Le symbole est fort. La famille des fondateurs du constructeur au Lion avait dû lâcher le contrôle en 2014, quand PSA avait été renfloué par l’État français (dont les parts ont ensuite été transférées à la banque publique Bpifrance) et le groupe chinois Dongfeng. Un épisode qui fut un crève-cœur pour certains des héritiers de la dynastie franc-comtoise.

Cinq ans après, le trésor de guerre familial, géré en partie chez FFP par Robert Peugeot, est reconstitué. Bpifrance est assis sur une plus-value potentielle significative. Dongfeng aussi, et le chinois pourrait être d’autant plus tenté de la réaliser que le volet opérationnel du partenariat avec PSA dans l’empire du Milieu est un échec. Les Peugeot auront la possibilité d’augmenter leurs parts de 2,5 % dans les trois ans à venir, en rachetant des titres à Bpifrance ou à Dong­feng. Le sens de l’histoire est inscrit dans cette clause du futur contrat de mariage.