Christine Lagarde

Europe

En promettant, dans son premier discours officiel, de revoir les objectifs de la Banque centrale européenne, sa présidente Christine Lagarde pourrait s’inspirer de la Réserve fédérale américaine et ramener la croissance et le plein-emploi en Europe.

Le Figaro Vox - 22 novembre 2019 - Par Nicolas Goetzmann*

Ce 22 novembre, Christine Lagarde prononçait son premier discours économique en qualité de présidente de la Banque centrale européenne dans le cadre du congrès bancaire européen de Francfort. Après avoir dressé un diagnostic presque parfait de la situation et des problématiques internes de la zone euro - ce qui doit être salué comme une réelle prise de conscience de la part de la plus importante autorité économique européenne - l’ancienne directrice du FMI a annoncé la tenue prochaine d’une «Revue stratégique de la politique monétaire européenne», dont le potentiel est une véritable transformation structurelle de l’approche économique européenne, dans un sens favorable à la croissance.

 

Le 26 juillet 2012, Mario Draghi prononçait les mots emblématiques de ses huit années passées à la tête de la BCE: «Dans le cadre de son mandat, la BCE fera tout ce qu’elle peut pour préserver la zone euro. Et croyez-moi cela sera suffisant». Si l’on peut se réjouir du fait que cette promesse ait été respectée - la zone euro a été préservée - il est également possible de prendre cette déclaration à contre-sens. Mario Draghi ne proposait alors «que» de sauver l’euro, sans pour autant transformer la stratégie économique du continent vers une politique de croissance, sur le modèle de ce qui a été proposé par la Réserve fédérale des États-Unis.

En dix ans, la zone euro a connu une croissance totale de 14.5 %, contre 26 % pour les États-Unis.

Le bilan comparé des deux institutions révèle cette faille. Sur les dix dernières années, c’est-à-dire depuis le creux de la crise, la zone euro a connu une croissance totale de 14.5 %, contre 26 % pour les États-Unis, soit une croissance annuelle moyenne de 1.1 % en Europe contre 2.1 % outre-Atlantique. Sur cette même période, 21.9 millions d’emplois ont été créés aux États-Unis, contre 9.6 millions au sein de la zone euro. En schématisant à l’extrême, la zone euro a fait deux fois moins bien que les États-Unis sur les dix dernières années. Si Mario Draghi incarne le sauvetage de l’euro, il appartient aujourd’hui à Christine Lagarde de la transformer en monnaie de croissance. Une ambition qui se lit au travers du discours prononcé ce jour.

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Un diagnostic très encourageant

Alors que les discours économiques européens sont presque systématiquement balisés d’appels aux «réformes structurelles» au sein des pays de la zone euro, Christine Lagarde renouvelle l’approche en ciblant son diagnostic économique sur la chute de la «demande». «Au cours des dix dernières années, la croissance de la demande intérieure a été inférieure de presque 2 points en comparaison de la décennie qui a précédé la crise, et elle a été inférieure à celle de nos principaux partenaires commerciaux». La réalité de la sous performance européenne est aujourd’hui prise en compte par l’autorité monétaire.

Un diagnostic qui a une importance à plusieurs titres. En premier lieu, il s’agit de proposer une «nouvelle approche» que Christine Lagarde appelle de ses vœux afin de soutenir la croissance européenne, et donc l’emploi. En second lieu, il s’agit de prendre en compte la réalité d’un monde en cours de mutation structurelle: la croissance du commerce international, qui a été le moteur de la croissance européenne de ces dernières années, est aujourd’hui à risque.

D’une économie tournée vers la croissance extérieure, la zone euro doit désormais se concentrer sur sa croissance intérieure, comme le font les États-Unis.

«La résilience repose sur deux piliers. Elle repose sur des entreprises compétitives qui exportent vers le reste du monde lorsque la croissance domestique faiblit, et elle repose sur une économie intérieure forte lorsque l’économie mondiale faiblit». C’est bien le second pilier qui caractérise cette année 2019 et les enjeux à venir.

Ainsi, d’une économie tournée vers la croissance extérieure, la zone euro doit désormais se concentrer sur sa croissance intérieure, comme le font les États-Unis. Une stratégie qui a également le mérite de pouvoir résoudre efficacement le point de tension commercial qui oppose Bruxelles et Washington: les excédents commerciaux européens. En effet, et de façon mécanique, la faiblesse constatée de la croissance européenne sur les dix dernières années a conduit à une faiblesse des importations européennes en provenance des États-Unis. À l’inverse, le soutien continu des autorités américaines à la croissance du pays a largement favorisé la demande intérieure, ce qui a entraîné une forte croissance des importations en provenance de la zone euro. Le différentiel de croissance, à la faveur des États-Unis, est donc le moteur des excédents commerciaux européens. En d’autres termes, la zone euro a profité de la croissance américaine, et ce, sans rendre la pareille.

L’annonce des moyens d’action

«La question est donc de savoir ce que les politiques publiques peuvent faire pour soutenir notre demande intérieure et notre potentiel de croissance». La question des outils est donc posée, et Christine Lagarde y apporte un début de réponse.

En premier lieu, et il s’agit ici du point décisif, l’ancienne directrice du FMI annonce la tenue d’une Revue de stratégie de politique monétaire. Alors que la BCE poursuit un objectif de «stabilité des prix» qui a été défini en 2003 comme étant celui d’une «inflation proche mais inférieure de 2 %», la Revue qui s’ouvrira dans un «futur proche» aura pour mission d’évaluer, et de modifier cette définition dans un sens plus favorable à la croissance intérieure. Si une telle redéfinition peut paraître anecdotique au premier abord, il convient d’indiquer que son potentiel d’efficacité est une modification structurelle de l’économie européenne. Dans le cas ou la BCE venait à choisir un objectif monétaire plus ambitieux, la BCE disposerait alors tout simplement de la capacité de suivre la trajectoire connue par les États-Unis au cours de ces dernières années.

C’est la première pierre d’une potentielle transformation de l’Europe en une zone de croissance forte, et de plein-emploi.

En second lieu, et comme Christine Lagarde l’a déjà annoncé dans le passé, les États européens qui disposent de capacité budgétaire, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, doivent soutenir leurs économies au travers d’investissements publics, ce qui bénéficiera à l’ensemble de la zone. Enfin, en appelant à la poursuite de l’intégration économique et monétaire, Christine Lagarde parachève le dispositif souhaité.

Il ne s’agit pour le moment que d’un discours, mais les jalons posés ce jour par Christine Lagarde apparaissent comme la première pierre d’une potentielle transformation de l’Europe en une zone de croissance forte, et de plein-emploi. Il lui appartiendra désormais de convaincre ses pairs au sein de la BCE, afin de parvenir à tenir politiquement les promesses qui viennent d’être faites ce 22 novembre. Le travail commence maintenant.

*Nicolas Goetzmann est responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique à la Financière de la Cité.