Robot BlueEnquête

Un sondage Médiamétrie montre que les Français ont une vision majoritairement positive de l'intelligence artificielle… sauf en ce qui concerne la création d'emplois.

Les Echos - 12 décembre 2017 - par Benoît Georges

Les sondages sur les Français et l'intelligence artificielle se suivent et ne se ressemblent pas vraiment. En octobre dernier, Ifop avait publié sa première enquête sur le sujet, d'où il ressortait que nos concitoyens étaient quasiment dans les mêmes proportions « intéressés » (69 %) et « inquiets » (64 %) face aux progrès de l'IA (« Les Echos » du 10 octobre 2017).

Peu après, son concurrent Médiamétrie y est allé lui aussi de son sondage, cette fois à la demande du think tank Renaissance numérique. « Notre volonté était d'alimenter le débat sur l'IA, qui est souvent accaparé par des spécialistes et pollué par une vision héritée de la science-fiction », explique Henri Isaac, maître de conférences à l'université Paris-Dauphine et président de Renaissance numérique.

Premier constat : à défaut d'être forcément bien compris, le sujet est très largement connu. 85 % des sondés disent « avoir déjà entendu parler de l'intelligence artificielle », et ce chiffre monte à 89 % en notoriété assistée, c'est-à-dire si on leur fournit une définition de l'IA (« un terme regroupant l'ensemble des technologies informatiques qui permettent d'imiter des comportements intelligents ») et quelques domaines d'application (calcul d'itinéraire GPS, assistants personnels, imagerie médicale, robotique…). Peut-être en raison de cette entrée en matière, le regard porté sur l'IA semble moins marqué par l'inquiétude que dans l'étude précédente : à peine 12 % des sondés disent en avoir une perception « plutôt négative » (12 %) ou « très négative » (2 %), très loin derrière ceux ayant une vision « plutôt positive » (72 %) ou « très positive » (14 %). Il est vrai que, cette fois-ci, le mot « inquiétude » ne figurait pas dans les questions posées…intelligence artificielle

Inquiétude sur l'emploi

En revanche, nos concitoyens sont nettement moins optimistes concernant l'impact de l'IA sur le monde du travail. Une grande majorité n'est « plutôt pas d'accord » (48 %) ou pas du tout d'accord (11 %) avec l'idée qu'elle va « favoriser l'emploi ». Cela rejoint les avis exprimés dans l'enquête de l'Ifop, où 71 % des Français estimaient que l'IA n'allait probablement pas (50 %) ou certainement pas (21 %) créer assez d'emplois pour compenser ceux qu'elle pourrait détruire. Cette peur du remplacement de l'homme par la machine, qui s'est notamment exprimée lors de la campagne présidentielle dans le discours sur la raréfaction du travail de Benoît Hamon, n'est cependant pas une spécificité française. Une récente enquête de l'institut Pew Research menée auprès de plus de 4.000 adultes vivant aux Etats-Unis estimait que « les Américains expriment plus d'inquiétudes que d'enthousiasme sur les développements à venir de l'automatisation ». Avec des proportions très proches de celles des Français, 72 % des Américains se déclarant « inquiets » (« Les Echos » du 28 novembre 2017). L'étude de Médiamétrie a également cherché à savoir ce que les Français attendent de l'intelligence artificielle. Interrogés sur trois usages à développer en priorité, les sondés mettent largement en tête les progrès de la recherche médicale, devant la possibilité d'accomplir des tâches pénibles ou répétitives dans le monde du travail (24 %) ou dans notre vie quotidienne (15 %).

Une autre question leur fait détailler les tâches qu'ils seraient prêts à « déléguer » à l'IA. C'est sans doute celle où les réponses sont les plus surprenantes. D'un côté, l'entretien du domicile ou la recommandation de biens culturels arrivent largement en tête - sans doute parce que des offres commerciales commencent à exister, qu'il s'agisse des robots aspirateurs ou des suggestions des sites de streaming audio ou vidéo. En revanche, les réticences sont marquées pour la conduite automobile et, surtout, pour les placements financiers, où le rejet est le plus fort… alors que c'est paradoxalement un des domaines où l'IA est déjà utilisée. « Cela montre qu'il y a un grand besoin de pédagogie sur le sujet, estime Henri Isaac. Les Français utilisent déjà l'intelligence artificielle, mais bien souvent sans le savoir. Aujourd'hui, il n'y a pas de discours qui permette à l'utilisateur de s'en emparer. »

Quel rôle pour l'Etat

Dernier point abordé par l'étude : le rôle que doit jouer l'Etat face aux progrès des machines apprenantes. Si 15 % des sondés jugent que l'IA n'est « pas l'affaire de l'Etat », une majorité estime que celui-ci devra « formuler des règles éthiques pour encadrer le développement (52 %), loin devant les investissements en recherche fondamentale (20 %) ou dans les start-up (13 %). Cela montre que les enjeux éthiques de l'IA, pourtant multiples et complexes, sont perçus comme importants par les Français. Les pouvoirs publics n'ont d'ailleurs pas attendu cette étude pour tenter d'y répondre : dans le cadre de la mission confiée à Cédric Villani par le secrétaire d'Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, la CNIL rendra ce vendredi son rapport sur « les enjeux éthiques des algorithmes et de l'intelligence artificielle. »
Les CSP+ plus favorables

Dans le sondage Médiametrie (*), 93,5 % des CSP+ disent avoir déjà entendu parler de l'IA, contre 80,6 % des CSP- et 82,3 % des inactifs.

Les CSP+ qui y voient une évolution « très positive » (15 %) ou « plutôt positive » (72,4 %) sont plus nombreux que la moyenne.

Les 15-34 ans, sont les moins nombreux à trouver cette évolution « plutôt positive » (68,9 %).63% des 15-34 ans pensent que l'IA ne va pas favoriser l'emploi.

(*) Etude menée du 9 au 14 novembre sur un échantillon représentatif de 1.000 internautes âgés de 16 ans et plus.