Nicolas Sarkozy : « Quand un pays bâtit et entreprend, il est en “renaissance”. Quand il ne construit plus, il est en déclin. C’est comme cela qu’il faut comprendre le Grand Paris. » © @sebastienvalenteAménagement du territoire

Constatant les tensions entre la ville, les départements limitrophes, la métropole du Grand Paris et la région Ile-de-France, l’ancien président de la République se dit « parfois un peu triste de voir certaines batailles dérisoires par rapport à l’enjeu »

L'Opinion - 5 décembre 2017 - Par Nicolas Beytout, Cyrille Lachèvre et Ludovic Vigogne ( Photo Sébastien Valente)

Il y a dix ans, à son arrivée à l’Elysée, Nicolas Sarkozy créait un secrétariat d’Etat au Grand Paris, coup d’envoi d’un projet de transport et d’urbanisme hors norme destiné à redessiner en profondeur la capitale et sa région, pour conforter sa place dans le cercle restreint des « villes monde ». A l’heure où les doutes naissent sur l’avenir de ce projet, l’ancien chef de l’Etat rappelle toute son importance pour la France.

 

Pourquoi avez-vous eu l’idée de lancer le Grand Paris ?

Tout d’abord parce que j’étais consterné de voir que depuis Paul Delouvrier, c’est-à-dire depuis les années 1960, il n’y avait eu aucun chantier véritablement structurant dans la région parisienne. Quelques constructions comme la Tour Montparnasse ou la Défense étaient de beaux projets mais pas des opérations structurantes proprement dites. Or Paris est, avec Londres, la seule « ville monde » du continent européen qui abrite 500 millions d’habitants. Grâce à Paris, la France dispose d’un atout fantastique, ce qui n’est pas le cas de tous les pays : la première économie européenne, l’Allemagne, n’a pas de « ville monde ». Dans ce contexte, l’absence de chantier structurant était pour moi le signe d’un déclin. Toute ma vie j’ai voyagé. Je n’ai jamais accepté cette triste réalité que, lorsque je me rendais dans les capitales étrangères, je voyais partout des grues, des chantiers, des travaux et que, lorsque je rentrais en France, je ne voyais plus rien. Le choc est venu de là ! Quand un pays bâtit et entreprend, il est en « renaissance ». Quand il ne construit plus, il est en déclin. C’est comme cela qu’il faut comprendre le Grand Paris.

Qu’est ce qu’une « ville monde », selon vous ?

C’est une ville où l’on assiste à une rencontre unique entre l’économie, l’histoire, la culture et la mythologie. Dans l’expression « ville monde », il y a une dimension mystique, mythologique qui fait son supplément d’âme. Si on oublie cela, on tue le concept. Justement, c’est la deuxième chose m’ayant conduit à vouloir le Grand Paris – et qui est fondamentale à mes yeux : quand on pense à la ville, on pense toujours à la technique, aux considérations budgétaires, aux institutions mais trop rarement à l’architecture, à la qualité de vie ainsi qu’à un mot auquel j’attache une grande importance et qui est sorti du vocabulaire politique, la beauté. Cela a énormément compté dans ma volonté de faire le Grand Paris. Ce n’est pas parce que la beauté est subjective qu’on ne doit pas en parler. Or, par une invraisemblable inversion, au prétexte que chacun à sa propre conception de la beauté, on a sorti la beauté du débat politique. La France, qui compte parmi les plus grands architectes du monde et qui a une histoire extraordinaire avec l’architecture, était devenue absente dans cet art majeur qui traverse les siècles. Les grands architectes français s’étaient mis à faire leurs plus grandes réalisations en dehors de France. Cela non plus je ne l’acceptais pas !

«Dans tous les projets architecturaux, la Seine est centrale et je n’ai jamais imaginé le Grand Paris aux limites de l’Ile-de-France»

grand paris carte

Comment avez-vous conçu la structure de ce Grand Paris ?

Il fallait d’abord que ce soit le Grand Paris des projets. Pas d’un projet mais de 100 projets. L’idée était de créer une dynamique qui devait faire fleurir des dizaines de projets ensuite. Autour de cette volonté architecturale majeure, qui était en quelque sorte la holding de tête, deux dimensions se sont dessinées. La première, c’est que ce Grand Paris devait clairement s’organiser autour d’un axe majeur, la Seine. Dans tous les projets architecturaux, la Seine est centrale et je n’ai jamais imaginé le Grand Paris aux limites de l’Ile-de-France. Regardez le blason de la ville, on y voit un bateau qui nous rappelle que Paris a un port, Le Havre. Si vous coupez Paris de cette dimension maritime, vous coupez la ville de son poumon économique. Notre « ville monde » commence au Havre, à partir d’où elle peut rayonner au sud, au nord et à l’est de l’Europe. Les projets que nous concevions devaient se nourrir de cette vision. Je voulais par exemple créer une vallée de la culture, où par bateau sur la Seine, on pourrait rejoindre tous les grands musées parisiens : le Louvre, le musée d’Orsay, le Palais de Tokyo, puis continuer plus bas. Une formidable idée pour attirer des touristes.

Quelle était la seconde dimension de ce projet ?

Bâtir un grand réseau de transport. Ce réseau de transport devait être à la fois consubstantiel et différent du Grand Paris. C’est comme le système sanguin d’un individu. Les veines qui transportent le sang permettent au corps de vivre mais ce n’est pas le sang qui fait le cerveau, l’âme, le cœur. Il l’irrigue. Ce réseau de transport, de 180 kilomètres de long, a suscité beaucoup de doutes et de critiques au début. A l’époque, j’avais fait scandale en disant qu’il devait être équipé de métros automatiques fonctionnant la nuit. C’est pourtant indispensable. Le Grand Paris vit aussi la nuit, une « ville monde » ne s’arrête jamais. Aujourd’hui, la construction de ce réseau de transport est en bonne voie et c’est l’essentiel. Car il y a autre chose d’absolument fondamental au plan économique : contrairement à ce que disent « les comptables » – au sens restrictif du – quand vous créez un TGV, une ligne de bus, une ligne de métro, un tramway, vous créez de la richesse. A la minute où vous ouvrez une nouvelle ligne de transport, dans un périmètre de 400 à 500 mètres autour de chaque nouvelle gare, vous voyez la valeur de l’immobilier augmenter, ce qui permet, en la taxant, de refinancer les investissements. A cet égard, la pire chose pour la France serait d’arrêter le plan d’investissement que j’ai engagé pendant la crise.

«Je suis très heureux et fier que le mot, le concept de Grand Paris n’aient pas pu être arrêtés. Même François Hollande qui voulait arrêter à tout prix tout ce qui portait ma marque n’a pas pu le faire devant l’immensité et la force du projet»

Quel bilan faites-vous de ce projet aujourd’hui ?

Quand je l’ai lancé, j’avais dit que le Grand Paris n’était pas de droite, n’était pas de gauche, que ce ne serait pas l’affaire d’un quinquennat mais de plusieurs. Je suis très heureux et fier que le mot, le concept de Grand Paris n’aient pas pu être arrêtés. Même François Hollande qui voulait arrêter à tout prix tout ce qui portait ma marque n’a pas pu le faire devant l’immensité et la force du projet. Aujourd’hui, je suis très heureux que le président Emmanuel Macron en assure la pérennité. Non seulement cela ne me gêne pas mais au contraire ! Il faudra plusieurs présidents de la République pour mener à son terme un tel chantier. C’est donc très positif.

Y a-t-il des aspects négatifs cependant ?

J’appelle tous les acteurs politiques à comprendre que les problèmes institutionnels n’intéressent pas les Franciliens, qu’ils sont insolubles si on veut les traiter dans l’immobilité de l’instant. Pourquoi ? Parce que se battre pour savoir qui va gérer le Grand Paris n’a aucun sens alors que le Grand Paris n’est pas achevé et est même si peu commencé. Cette question ne sera pas à l’ordre du jour avant dix ans. La poser comme un préalable, c’est ne pas faire le Grand Paris car les responsables vont se battre pour gérer quelque chose qui n’existe pas encore ! Je suis parfois un peu triste de voir certaines batailles dérisoires par rapport à l’enjeu de la « ville monde ».

Quel schéma préconisez-vous ?

Il n’y a qu’un seul acteur décisif au vu de l’avancée du projet, c’est l’Etat. Il n’y a que lui, au départ, qui avait la force d’impulsion nécessaire pour lancer un tel projet. Il n’y a que lui, aujourd’hui, qui a la légitimité de porter d’aussi immenses opérations urbanistiques ou de tels développements de transports. Pense-t-on qu’un des 234 maires franciliens peut le faire ? Que la maire de Paris, qu’un président de conseil départemental ou que la présidente de la région, qui n’a pas toutes les compétences en la matière, peut le faire ? Non. La question de la couverture du périphérique appartient-elle à la commune de Paris, à une autre commune limitrophe ? Non bien sûr ! Aujourd’hui, l’Etat doit donc être la locomotive du Grand Paris. Il n’y a pas d’autre solution. Bien sûr, il doit travailler en bonne intelligence et en confiance avec le maire de Paris, Madame Hidalgo, qui a la légitimité démocratique et dont j’apprécie qu’elle soutienne le Grand Paris, le président de la métropole, Patrick Ollier, et la présidente de la région, Valérie Pécresse. Mais ce ne sont pas eux seuls qui peuvent aujourd’hui incarner, porter, réfléchir, réaliser le Grand Paris. Ils ont besoin du leadership de l’Etat. Il faut les aider.

«Se battre pour savoir qui va gérer le Grand Paris n’a aucun sens alors que le Grand Paris n’est pas achevé et est même si peu commencé (...). Si on veut bloquer le Grand Paris, commençons par dire que l’on va supprimer des communes ou des départements!»

Et une fois que le Grand Paris sera achevé, qui doit le gérer ?

Il n’est pas sûr qu’il devra être géré par une seule et unique collectivité. Pourquoi l’organisme qui gérera les transports aériens devrait-il être le même que celui qui gérera les transports souterrains, la piscine olympique, la vallée de la culture ou le pôle universitaire ? Qu’à l’arrivée, il y ait une métropole comme il y en a une à New York, Londres ou New Dehli, c’est très probable. Je suis pour. Le fait métropolitain s’impose partout et le conseil régional n’a pas aujourd’hui toutes les compétences nécessaires. Quelle forme exacte cette métropole aura-t-elle ? Je ne sais pas. Et je le redis : poser le problème maintenant, cela ne sert qu’à une seule chose, bloquer le Grand Paris. J’ai voulu le Paris des projets, pas celui des institutions. Celles-ci doivent être le résultat de la réalisation des projets, elles ne sont pas le préalable. Si on veut bloquer le Grand Paris, commençons par dire que l’on va supprimer des communes ou des départements ! Il y aura immédiatement des blocages politiques pour tout un tas de raisons. Cela montre combien il est important de changer la culture de la France : au lieu d’y arriver par la Révolution, par la division, par la brutalité, je voudrais qu’on y arrive par la réalisation ! Une fois que la ligne de transport sera faite, on pourra alors se demander qui la gère, et ce sera beaucoup plus simple. Cette vision, je la porte depuis toujours et c’est la raison pour laquelle, dès le départ, j’avais décidé de créer un secrétariat d’Etat au Grand Paris qui était directement rattaché auprès du président de la République. Il n’y a que l’Etat qui a la force de développer la « ville monde ».

Justement, pourquoi avoir nommé Christian Blanc comme premier titulaire de ce portefeuille en 2007 ?

D’abord parce que je le connaissais très bien et que j’avais apprécié son rôle auprès de Michel Rocard. Par ailleurs, j’étais très intéressé par son idée de clusters. Le principe du cluster c’est celui du campus, de la rencontre. Ce n’est pas une question d’argent à la base, comme le prouve la création, sous mon impulsion, de clusters ruraux avec quelques centaines de milliers d’euros. En choisissant Christian Blanc, je voulais faire du Grand Paris un gigantesque cluster. Prenez l’exemple du quartier de la Défense, auquel j’ai toujours été très attaché. J’ai connu l’époque, quand j’avais une dizaine d’années, où pour aller voir un match de football au stade de Colombes on traversait un bidonville. Un bidonville aux portes de Paris ! Dans mon idée du Grand Paris, la Défense devait devenir la City, au sens de cité financière : qu’on y mette l’Université Dauphine, les écoles de commerce et de finance et qu’on en fasse le grand pôle financier du Grand Paris. C’est un cluster ! Même chose à Saclay, où j’ambitionnais de réunir autour de Polytechnique le plus grand pôle universitaire français, mélangeant des chercheurs et des étudiants de grandes écoles et des universités. Il y avait les aéroports aussi : est-il normal que l’aviation d’affaires ne puisse plus décoller après 22h30 ? Le Grand Paris, c’est autant de projets fantastiques qui se nourrissent les uns les autres.

«Avec le Brexit, on risque d’avoir un pays qui fait de l’optimisation fiscale à nos frontières, ce qui ne sera positif pour personne. Je ne me résous pas au Brexit, je ne m’y résoudrai jamais et des initiatives fortes doivent être prises pour que les Anglais aient à se prononcer sur une nouvelle Europe.»

Avez-vous ressenti une crainte des Français à l’égard d’une métropolisation excessive autour du Grand Paris ?

Cette crainte existe, évidemment, mais elle n’a aucun sens. Ce n’est pas parce que Paris sera ruiné que la province ira mieux. Dans ma conception du Grand Paris, j’allais jusqu’au Havre. Un Havre qui doit d’ailleurs, pour rester un port d’envergure internationale, être capable de décharger rapidement ses marchandises, ce qui pose par exemple la question d’une desserte express par train jusqu’à Paris. C’est cela aussi, le Grand Paris. Et cette ambition n’empêche pas de vouloir souhaiter en parallèle un grand Marseille, un grand Bordeaux, un grand Toulouse, un grand Lyon. Ce n’est en rien contradictoire.

Dans le contexte du Brexit, quels sont les avantages de Paris auprès des investisseurs ?

D’abord, le Brexit est une catastrophe sans précédent dont on n’a pas encore vu les conséquences qui sont à venir. Ceux qui ont voulu le Brexit me disent : « Regardez, il n’y a pas de drame ». Evidemment puisqu’il n’y a pas encore de Brexit ! Pourtant, c’est un drame pour l’Europe qui perd sa deuxième économie la plus dynamique, c’est un drame pour Londres et les Anglais qui sont profondément européens. On risque enfin d’avoir un pays qui fait de l’optimisation fiscale à nos frontières, ce qui ne sera positif pour personne. Je ne me résous pas au Brexit, je ne m’y résoudrai jamais et des initiatives fortes doivent être prises pour que les Anglais aient à se prononcer sur une nouvelle Europe. Mais croire que le Brexit va faciliter la position de Paris, c’est faire preuve d’une méconnaissance complète des compétitions entre les grandes villes en Europe. Paris est en compétition et le Grand Paris, c’est la réponse à la compétition européenne. Si on pense que, parce qu’il y a le Brexit, on a moins d’efforts à faire, on se trompe lourdement : il y en a plus à accomplir, au contraire.