Bruno Le MaireEconomie

Le ministre de l’économie et des finances était l’invité, mercredi 18 octobre, du Club de l’économie du « Monde ».

Le Monde - 19 octobre 2017 - Par Philippe Escande et Françoise Fressoz (Photo JDD)

Invité du Club de l’économie du Monde, le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire a défendu les choix fiscaux du gouvernement et plaidé en faveur d’un budget européen. Extraits.

L’ISF et la fiscalité du capital

« Le débat qui consiste à dire “il faut que les riches soient taxés le plus possible pour que ça aille mieux pour les pauvres”, rien que dans les mots, c’est insultant pour les gens, cela relève de la stigmatisation. On ne peut pas regretter que nos entreprises se financent avec des capitaux étrangers et continuer à surtaxer le capital français. C’est l’erreur fondamentale que nous commettons depuis trente ans. Je crois exactement l’inverse. Ce choix politique, je le revendique haut et fort. D’abord, parce que le capital est mobile.

 

Si vous le taxez trop, il s’en va. Ensuite, parce qu’il a déjà été taxé une fois, puisque c’est de l’épargne. Enfin, parce qu’une entreprise sans capital ne peut pas investir, ni innover, ni donc créer des emplois. En supprimant l’impôt sur la fortune (ISF) sur le patrimoine financier, nous remettons 3,2 milliards d’euros dans l’économie française. Je comprends les interrogations. Les sommes que nous libérons sont importantes, donc j’ai proposé qu’il y ait un dispositif d’évaluation de nos choix fiscaux en 2020.

Nous rendrons des comptes aux Français.

Mais il n’est pas question pour moi de remettre en cause le secret fiscal en donnant des informations trop précises. Ce que je peux dire, c’est qu’aujourd’hui, les mille premiers contributeurs à l’ISF paient 400 millions d’euros d’ISF. Nous allons leur rendre ces 400 millions d’euros, mais il ne s’agit pas d’un solde net, parce qu’il faut en déduire l’impôt sur la fortune immobilière, qui sera maintenu. »

L’entreprise et la participation

« Faire grandir l’entreprise, c’est la première ambition que nous porterons, au printemps 2018, dans le projet de loi de transformation des entreprises. Mais l’entreprise n’est pas uniquement un lieu de production. C’est aussi un lieu de vie, dans lequel des hommes et des femmes passent quasiment 60 % de leur temps de vie hebdomadaire. C’est aussi un projet de société.

La culture de l’affrontement, en France, est dramatique pour notre pays. C’est un des éléments qui pèsent le plus sur nos succès économiques. Lorsqu’on en aura fini avec la lutte des classes, pour aller vers une meilleure association des salariés et des chefs d’entreprise au projet que porte l’entreprise, ça libérera notre économie.

Donc je souhaite qu’on redéfinisse l’objet social de l’entreprise. Et je suis prêt, l’année prochaine, à ce que dans la loi que je porterai, les dispositifs d’intéressement et de participation soient modifiés et améliorés. Est-ce que cela doit aller jusqu’à donner plus de pouvoir de décision aux salariés ? Il faut en discuter. Je n’en suis pas certain. Est-ce que cela doit amener à plus de place dans le conseil d’administration ? Ce n’est pas forcément la seule solution, mais je ne veux pas anticiper sur les débats. »

Le rôle de l’Etat

« J’ai annoncé il y a plusieurs mois que nous ferions des cessions d’actifs des participations de l’Etat dans des entreprises du secteur concurrentiel. Nous les ferons le plus rapidement possible et nous irons jusqu’au bout, pas pour “céder les joyaux de la couronne”, comme le disent certains, mais pour redéfinir le rôle de l’Etat dans l’économie. L’Etat est là pour préparer l’avenir, garantir un certain nombre d’intérêts stratégiques vitaux, comme le nucléaire, et faire émerger les grands géants industriels européens.

C’est ce que nous avons fait avec le président de la République sur le naval, sur le ferroviaire et nous le ferons dans d’autres secteurs. L’Etat doit également veiller au bon fonctionnement des services publics. Il y gardera une participation majoritaire. En revanche, il n’a pas vocation à prendre des dividendes dans des entreprises. Je suis ministre de l’économie et des finances, pas spéculateur boursier.

Dans les secteurs concurrentiels, partout où les acteurs privés sont plus efficaces que l’Etat, je n’hésiterai pas à vendre les participations. Et je veux que cet argent soit utile pour les Français, qu’il serve à financer l’innovation de rupture, celle qui, dans cinq ou dix ans, nous fera prendre une avance considérable mais qu’aucune entreprise privée ne peut financer aujourd’hui, parce que c’est un financement à perte. Le fonds pour l’innovation de rupture que j’ai proposé au président de la République sera créé début 2018.

Je souhaite qu’il soit piloté au plus haut niveau de l’Etat, que des scientifiques, des chercheurs, des spécialistes de l’innovation puissent y participer et qu’il préfigure un fonds pour l’innovation de rupture à l’échelle européenne, qui pèsera de l’ordre de la centaine de milliards d’euros. Et là, nous garderons une chance de rester dans la course face à la Chine et les Etats-Unis. »

L’avenir de l’industrie et la baisse des charges.

« Demain, l’industrie française sera de haute technologie. Cela suppose d’aller plus loin dans nos choix économiques. Je propose d’ouvrir deux débats qui ne sont pas faciles. Le premier c’est le déplafonnement du crédit d’impôt recherche, aujourd’hui plafonné à 100 millions d’euros, pour bénéficier bien entendu aux plus grandes entreprises industrielles.

Le deuxième débat, c’est celui d’un déplafonnement des allégements de charges qui sont aujourd’hui concentrés sur les bas salaires. Il faut ouvrir la réflexion au-dessus de 2,5 smic, sur les salaires les plus qualifiés, qui seront demain les salaires de notre industrie. Quand on fait une comparaison entre la France et l’Allemagne, la question de la compétitivité-coût reste absolument essentielle. »

L’Europe

« Il ne sert à rien d’accomplir la transformation économique de la France si elle ne s’accompagne pas de la transformation de la zone euro en un véritable continent économique, capable de rivaliser avec la Chine ou les Etats-Unis. Mais il faut avoir la lucidité de reconnaître que cela prendra du temps et se heurtera à des obstacles considérables. Y compris avec l’Allemagne. Hier, l’affrontement des forces était entre le libéralisme absolu défendu par la Grande-Bretagne et la vision franco-allemande régulatrice.

La Grande-Bretagne est sortie de l’Union européenne. Le combat a donc changé de nature. Désormais, dans chaque pays, s’opposent ceux qui veulent affirmer l’Europe, en l’intégrant davantage, et ceux qui veulent la disloquer pour qu’elle ne soit plus qu’une somme de nations isolées. Le point-pivot de bascule, c’est le budget. En faut-il un pour les Etats qui ont la même monnaie ? Vous répondez non, il n’y a pas d’intégration. Vous répondez oui, il y a une vraie intégration. C’est un débat historique aussi important que celui qu’a connu l’Europe sur le marché unique ou sur l’euro. »